Alfred Gérard, un champenois à Yokohama

Publié le par Paul B.

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Notre histoire commence dans le cimetière de Bezannes, commune de Reims (100km de Paris), entre les tombes grises de la grande guerre, les plaques de marbre froid et le ciel tourmenté et gris, si gris de la Marne. En remontant l'allée, un détail attire notre attention dans ces lieux : au fond, un portique, gris, et une stèle se succèdent : c'est un torii et l'on peut voir une tombe typiquement japonaise, un nom, celui d'Alfred Gérard (1837-1915) et le début d'une enquête sur ce personnage entre Occident et Japon de Meiji, traversant de manière singulière ce moment d'histoire si dense.

D'origine modeste, il débarque au début des années 1860 à Yokohama à 20-25 ans en tant que représentant d'une maison de thé anglaise, titulaire du passeport n°32, c'est-à-dire le 32ème étranger admis à entrer au Japon depuis l'ouverture d'une poignée de ports japonais en 1858. Le Japon en est alors au début de mutation vers la modernité et tout est à faire. On perd sa trace dans ces premières années de 1860 pour la retrouver en 1863 : ayant pris possession de deux concessions à Yokohama proposées par l'état japonais et sur lesquelles se trouvaient deux sources, il entreprend de vendre l'eau aux navires en partance. 


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Le succès est au rendez-vous et son eau devient célèbre dans les mers asiatiques. Homme d'affaire, il importera de France des produits inconnus au Japon : champagne, biscuits ; et ouvre même en 1866 une boucherie pour la communauté étrangère de la ville. Bientôt, il entame le commerce de briques et tuiles (profitant sans doute des sources en eau?) et participe ainsi à la construction de Yokohama par l'architecte Sarda (?). Le développement de l'entreprise est tel que partout où aujourd'hui on pratique des fouilles préventives pour bâtir de nouvelles tours, on trouve des briques, tuiles, canalisations  "gérard". Il semble être le point de départ de la commercialisation à grande échelle de ces briques et donc de ces bâtiments en brique rouges qui ont marqué l'époque. L'offre ne peut plus suivre la demande et il entreprend de mécaniser la production artisanale en faisant venir des machines françaises par paquebots, ce qui entraine une augmentation des prix. Parallèlement, il s'intéresse à la culture du japon et acquiert une importante collection, profitant de l'institution du shintoïsme en tant que religion officielle qui entraîne l'abandon de temples bouddhiques. 


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Mais les années ont passé et la métamorphose du pays est déjà avancée ; d'autres fabriques, conservant des pratiques artisanales et pratiquant des prix peu élevés concurrence l'entreprise Gérard qui s'affaisse peu à peu. Le temps n'est plus aux pionniers. De plus, un tremblement de terre endommageant les fabriques, détruisant sa maison et des ennuis de santé le poussent finalement à quitter le japon en 1878. 

L'histoire ne s'arrête pas encore là. Revenu en France et en industriel éclairé, il fonde grâce à sa fortune un cercle agricole et une bibliothèque à but scientifique et pédagogique de 25.000 volumes situés rue chanzy à reims (à côté de l'actuel commerce la boîte à piles). Il fait don de sa collection d'objets d'art japonais en 1891 et 1897 au musée des beaux-arts de Reims. Bientôt arrive la terrible guerre de 1914-1918 qui rasa dans notre région absolument tout : les collections et la bibliothèque en souffrirent, et Alfred Gérard meurt aux sous-sols d'une maison de retraite dans les bombardements en 1915. 


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Si dans notre région la mémoire de cet homme s'est complétement effacée avec le temps, elle semble être restée plus persistante au japon : le site des fabriques est préservé et dans les années 1930, en son hommage, on édifie une piscine qui est conservée intacte de nos jours à l'emplacement des sources. Le lieu, classé trésor national, est actuellement un parc (Motomachi koen) où l'on peut trouver de nombreuses stèles explicatives, et des vestiges des aménagements d'adductions. Le parc ressemble étrangement à un sanctuaire où semble régner une atmosphère de souvenir et de receuillement. 

Quant à la collection, elle a fait l'objet d'une grande exposition en 1931. Un journaliste écrivit alors qu'elle était "digne de la capitale", ce qui en regard des collections exceptionnelles du musée guimet et d'autres musées laisse songeur. Non présentée au publique, elle est actuellement entreposée dans les sous-sols du musée Saint Rémy à Reims. Les 2500 pièces qui nous resteraient ont fait l'objet d'expertises qui concluent qu'un tiers (800 objets) serait digne des grands musées japonais et qu'un autre tiers témoigne d'un patrimoine important.  On peut en voir un très maigre apercu en visitant l'exposition qui lui est actuellement partiellement consacrée dans ce musée.  


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A ma connaissance, il n'existe aucun projet destiné à mettre en valeur un tel patrimoine. Ce qui me paraît dommage, d'autant plus qu'avec les incroyables photographies d'Hughes Krafft qui, elles aussi, ne font pas l'objet d'expositions, et la chapelle décorée par Léonard Foujita (Tsuguharu Fujita) en 1966, si peu mise en valeur que je vois régulièrement de nombreux japonais perdus pour la trouver,  Reims me semble bénéficier là d'un patrimoine très intéressant qui devrait être présenté de manière cohérente au public. 

On parle d'un grand musée sur le Boulingrin qui permettrait de présenter l'intégralité de la collection du musée des beaux-arts et s'inscrirait dans la réhabilitation du boulingrin et des halles, bâtiment historique tout à fait remarquable (première voûte en béton armée dans les années 20) qui redeviendrait un marché. Ce projet, soutenu par une association, me paraît tout à fait pertinent, voire indispensable : pourquoi pas ne pas présenter la collection Gérard dans un bâtiment de ce musée ? Explicitée, commentée, replacée dans son contexte historique de manière sérieuse, elle pourrait être le point d'un départ de collaborations actives avec les quartiers de Yokohama qui abritent le parc Motomachi, et pourquoi pas de projets de jumelages, d'échanges ou de travail scolaire. Il me paraît y avoir là une mine de possibilités qui ne demandent qu'à être développée, reste à savoir si des gens sont prêt à soutenir un tel projet ?

Je ne puis garantir malheureusement l'exactitude de tous les renseignements que j'apporte ici, n'ayant aucune formation d'historien et des données manquants. Pour plus de compléments, on trouvera l'ouvrage d'Hughette Guyard (Alfred Gérard, un champenois à Yokohama) qui a mené tout un travail exceptionnel de recherches pour nous restituer la vie de cet homme qu'elle nous a présentée le vendredi 16 novembre dans le cadre de l'association Connaissance du Japon. Merci à aristarque du forum japon pour les compléments apportés par les sites internet en japonais qu'il a pu trouver et que l'on peut lire dans ce sujet. 


sources des images :
http://www.city.yokohama.jp/me/naka/sighthist/sanpo/rekisi/rekisi-7.html
http://www.yomiuri.co.jp/e-japan/kanagawa/kikaku/071/14.htm
http://hasibirokou.blog.drecom.jp/category_11/

pour plus d'informations : bcp de données sur internet, uniquement en japonais

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