Sous les cimaises grises pluvieuses

Publié le par Paul B.


avec cette photo j'ai l'impression d'être accroché en rappel le long de ces pierres

Il n'y a même pas une petite lueur jaune qui veille dans ce halo bleu gris, pas de lumière à la chambre de Scarlett Johansson au Park Hyatt (en face à gauche), la nuit tombe en épousant le brouillard de pollution, cliché pris vers 18h00-18h30 à Shinjuku 新宿区, à la lucarne du 54ème étage du Shinjuku Center Building. C'est de cette même journée que date mes photos de Ginza ciel gris gris - en fait je pense que c'est une illusion d'optique, il faisait très beau, très chaud, et le brouillard de pollution qui s'était installé donne l'impression d'être en pleine grisaille. Pour voir le quartier de shinjuku de haut, c'est pas mal d'essayer ce building du Shinjuku center où ils ont laissé une petite fenêtre libre entre toutes celles des restaurants de cet étage. On était très touristes^^ : dans l'ascenseur en vieille tenue entre des femmes cadres qui riaient de nous :) Mais, le mieux pour voir le quartier, c'est de grimper à la mairie de Tokyo, et pour avoir une super vue sur la ville, j'ai personnellement préféré le perchoir de la tour mori à Roppongi. Pour deux-trois informations et d'autres photos sur le quartier on peut suivre cet
article.






une histoire comme ça, amorcée dans le carnet, à la fin de mes péripéties à Tokyo entre trois visites et quatre temples^^ et vagument complétée ici.

Costume cravate impeccable, blanc sur noir, violente juxtaposition occidentale, il regarde sa montre aux deux aiguilles acérées. L’ascenseur file vers le bas du building et, machinalement, il déglutit pour faire disparaître sa sensation d’avoir les oreilles obstruées. Il est midi. En dehors de l’imposant –et écrasant- hall, tout en longueur, vide, rythmé par les panneaux indiquant les étages desservis, par les longes néons cachés sous des appliques qui diffusent une lumière neutre, il y a un AM-PM où, machinalement, il prend son déjeuner. Dans un plateau rectangulaire, dans des cases carrés, un repas léger. Pendant un peu moins de deux minutes, il reste assis sur le banc de pierre, regard posé juste là, sur le vide. Il attend un signe. D’autres salarymens viennent se poser ou repartent vers leurs étages. Après avoir traversé les portes coulissantes du hall, il reprend l’ascenseur jusqu’au 48ème étage de la tour. Cinq personnes sont présentes, un chef de service âgé, la cinquantaine, ses lunettes dorées posées sur son nez, deux employés de bureaux comme des milliers, une jeune femme, nouvelle, déjà stressée par le travail à abattre, et lui qui déglutit alors que l’ascenseur file le long des parois. Tokyo n’en finit pas de se dévoiler face à cinq spectateurs absents. La jeune femme regarde, le coin de sa bouche légèrement pincée, les étages qui défilent. Le chef de service ouvre son PDA pour consulter son agenda. Au 35ème, 37ème et 42ème étages, trois des occupants descendent, respectivement un des employés, puis l’autre, et le chef de service. L’homme et la femme regardent maintenant deux réalités, l’une le panneau lumineux où se plaquent comme du cristal les numéros des niveaux, et l’autre la ville qui glisse le long des parois, vertigineuse et attirante.

Loin, très loin, le cône glacé du Fuji se dessine, caché par la brume polluante, comme la courbe élégante d'un sourir sarcastique. Puis, deux secousses brusques mais si légères au sol parcourent la mégalopole suivies de quelque autres comme d'étranges échos. L’ondulation parcourt le Sunshine 60 déclenchant l’arrêt automatique de tous les ascenseurs. Immédiatement, une voix métallisée, pré-enregistrée, fantômatique, presque agréable, enjouée, diffuse les consignes de sécurité habituelles, rassurent les usagers quant à la durée de l'immobilisation, réconfortent jusqu'aux ascenseurs vides de tout individu et s'excusent des désagréments occasionés. Brusquement, entre le 44ème et le 45ème étage, ils se retrouvent seuls, bloqués, plus secoués par le déclenchement du système de sécurité que par le frémissement malin du tremblement de terre.  La jeune femme crispe son visage, un rien énervé, à peine, un rien inquiet, à peine, son regard fait face au sourire énigmatique et libéré du jeune homme qu’elle avait oublié. Deux phrases de conversations, assez plates, assez adaptées aux circonstances. Puis un regard.



vue sur le parc Yoyogi du sanctuaire Meiji dans lequel on était lors du précédent post, derrière shibuya, ci-dessus, l'immense parc à gauche, c'est le parc de Shinjuku. On voit bien les grandes trouées vertes qui aèrent la cité.




Et une large série de secousses, brèves, saccadées, qui font vibrer, résonner, pulser, presque rugir l’ascenseur, -hurler-. Qui tordent le bâtiment comme une colonne vertébrale que l'on pourrait prendre entre deux mains et plier d'un grand coup, concentrant en de multiples points des forces de brisures, et tout cela, dans un silence agaçant et cristallin, juste le cri déchiqueté de l'ossature métallique, et les nuances soudaines expressionistes et le rougeoiement du visage de la jeune femme et son corps qui glisse le long du sol en faux dallage gris s'aggripant brusquement aux barres métalliques froides, la délicieuse et dangereuse sensation d'apesanteur. Projeté en arrière, la tête du jeune cadre frappe les vitres transformant pour quelques secondes étranges son champ de vision en grand halo de lumière ralentie et sans odeurs, diffusant en un éclair à travers son corps le long de ses nerfs à vif la douleur comme une onde de choc, comme l'action en cascade des marteaux d'un piano sur les cordes tendues de ses nerfs.

Et puis, le retour du plat silence, mais les inquiétudes échangées, la main tendue, les petites blessures inspectées, mouchoirs prêtés, quelques traces de sang se noircissant qui auréolent les vitres, les regards d'angoisse qui s'enfouissent un peu moins, la triste panique de voir les étages en verres à peine à portée de main, la main passée en vitesse et si souvent dans les longs cheveux noirs, la rencontre de l'inconnu, le téléphone portable de la jeune femme qui se met à sonner, les propos rassurants donnés à des lointains parents dans la banlieue sans fin de la cité, et la pluie qui se met à tomber. A couler apaisée en billes liquides sur la ville, à s'attacher silencieusement en long receuillement le long des vitres, plongeant doucement dans un immense halo bleu froid et évanescent la mégalopole où déjà quelques tristes lueurs apparaissent. 

A peine 3 minutes écoulées depuis les premières secousses, et déjà, la cravate noire semble apparaître dans la tête du jeune homme comme un serpent noeud coulant enroulé qu'il essaye vainement de remettre en place ou d'entrouvrir un peu, sous la veste noir laquée, sous la chemise blanche légère qui s'accorche par-ci par-là à sa peau sensibilisée, le sang semble recouler, et une tension se nout en se dénouant depuis sa nuque et le long de ses épaules, la perspective immense d'une existence sans repères, comme un instant donné où la liberté semble vous dire : "à votre bon plaisir". Et il s'apprête à avancer quelques mots, imaginant inconsciemment la jeune femme dans ses vêtements de tous les jours, hors du boulot, dans un autre espace-temps, se balladant dans la rue, et elle, elle s'inquiète un peu, tout en apercevant aussi quelque chose, comme si invisiblement les rêves dégagées de leurs gangue de cauchemars du jeune homme semblaient tendre la main, puis bientôt, à la déception de ce dernier, le visage féminin change, les couleurs du soleil refluent pour laisser la place à une blancheur, une pâleur et deux yeux noirs qui désignent quelque chose derrière lui, et il se retourne brusquement : dans l'immobilité azuréenne, descend, lentement, anormalement, impossiblement, comme un cerceuil, mystérieusement, un ascenseur d'où le regard vide et mort d'un cadre âgé assassiné regarde la pluie tomber.  
 

 

 Ce n'est que le seul souvenir qui leur restera.





depuis l'observatoire de la mairie de Tokyo, sous les cloches de la nouvelle notre-dame :), un lieu sympathique ou le kistch s'oppose à la ville silencieuse : pour le kitsch, voir les boutiques de souvenirs, le kiosque blanc qui se réflète et ci-dessous le restaurant et sa colonnade de carton-plâtre :D


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skateshop 18/08/2010 11:22


Félicitations pour votre billet, je vous remercie pour les conseils, et notez en 1er lieu que je suis complètement d\'accord... Euh, oui votre site est très bon, ce fut très enrichissant de vous
lire... PS : Merci encore !