la tristesse moussue des jizos : la mort de l'enfance

Publié le par Paul B.


stèle-jizo au Tofukuji à Kyôto

26/07 ; Aujourd'hui, j'ai visité un petit temple le long d'une montagne et il faisait beau, doucement chaud, avec de grands vents et parfois quelques averses. Le temple n'avait qu'un seul bâtiment accroché à la montagne et depuis la terrasse, les pieds un peu dans le vide, toute la vallée s'étendait en-dessous de moi, villages et rizières, routes qui serpentent sur lesquelles des petites voitures passent, c'était beau. J'ai pris mon bentô au bord du chemin d'accès, assis pieds nus sur une grosse pierre froide jouxtant un bassin, un gros papillon noir jouant sur le rebord, devant moi, pleins d'étranges petites statues d'enfants, on les appelle jizo ici, je crois ; pierre froide et serviettes multicolores, un peu tristes et étranges, juxtaposition fragile entre la douceur du tissu enfantin et la sécheresse humide et froide des pierres. Je laissais plutôt aller mon regard vers le ciel lumineux et les champs de thé formant des guirlandes vertes ourlées épousant les pentes, me demandant comme serait la suite du périple, où j'allais, vers Tsuwano ou Izumo, et me demandant si un jour, j'arriverai à dépasser ma fascination pour me comprendre ce pays qui parfois m'agace aussi. 

Et, il m'est arrivé une étrange histoire, dans le silence de sérenité, l'absence d'êtres humains, juste au loin un moine qui nettoie avec un balai de paille les terrasses, j'ai vu un homme monter, relativement jeune, la trentaine à peine ; ca m'a choqué parce qu'il portait un costume de salaryman japonais, et qu'ici en pleine campagne ça contrastait, visage impassible, traits un peu tirés peut-être, chaussures noires brillantes qui prenaient peu à peu la poussière du chemin, un parapluie replié dans la main dans ce beau temps, regard droit devant et moi qui le fixe impoliment depuis mon promontoire, j'essaye de détourner les yeux et entame les légumes marinés dans le sel à l'allure étranges. L'homme passe devant moi, un peu lentement, et s'éloigne allumer un baton d'encens au loin. Le papillon noir est toujours là et se pose brutalement sur la peau de mon bras, étrange sensation que la douceur des ailes qui frôlent mes veines. Je pense à autre chose, au retour, aux ennuis là-bas chez moi, nuages noirs qui passent, j'ai pas le courage de repartir, je suis bien ici, je m'allonge sur la pierre rechauffée par le soleil laissant l'astre jaune filtrer sous ma chemise et rabat  sur mes yeux mon chapeau traditionnel acheté dans un magasin touristique à Kyôto à une jolie vendeuse qui aurait su tout me vendre.






bas-reliefs de jizo au pied d'un petit temple aux alentours de Kyôto

Au bout d'un temps, je sens une présence me frôler, j'ouvre les yeux brusquement et vois passer l'homme d'affaire, mon regard croisant le sien, je sens comme une désapprobation intense que je n'ai pas compris sur le coup, c'était bizarre, je me demandais déjà ce que je faisais de mal, comme s'il fallait que je parte d'ici. Je le vois ensuite attendre sur un banc un peu plus loin, étrange fantôme sombre dans la douceur de la campagne. Je me rendors et flotte dans un rêve d'abord rassurant, puis des souvenirs lointains et de cours de récrée arrivent avec pleins d'enfants, puis plus rien, l'étrange sentiment d'être seul, je me réveille brutalement, et vois le papillon noir posé juste devant mon nez en haut de ma poitrine, je recule instinctivement, sens le décollage aérien de l'insecte, me lève en titubant un peu et vais boire de l'eau un peu plus haut dans les vasques de purification du temple, je sais pas trop si on peut le faire, mais bon. En passant devant les piliers en bois vieillis du temple, je croise encore l'homme en noir et j'en ai presque peur, je me monte des histoires dans la tête. Mais je l'oublie avec la délicieuse sensation des dallages réchauffés par le soleil sous mes pieds, le moine nettoie maintenant la cire des bougiers et me regarde avec amusement, avec mon accoutrement, je fais un peu hippy américain égaré dans un univers japonais mais je m'en fiche. 

En revenant, un instinct me fait marcher plus doucement, et, je m'arrête derrière des branchages en voyant qu'à côté de mes affaires laissées en plan, le jeune homme reste les bras croisés, devant une statue jizo au visage doux et malheureux, son regard semblait perdu... Il sort de sa malette de travail élimée, une sorte de serviette rouge avec un visage d'ours jaune qui possède un oeil de travers, comme usée, et je sens que je ne dois plus bouger, immobile comme une feuille, pendant qu'il la met autour de la tête triste de la statue, sans trembler un instant, en regardant droit dans la pierre morte, droit dans la pierre morte, mais je vois comme une goutte de sueur glisser le long de sa bras s'accrochant à la montre en acier chromé. Il reste sans bouger quelques instants, le regard dans un lointain paysage de souvenir. Comme un silence et des nuages qui s'accumulent subrepticement au-dessus de nous, la pluie se met à tomber peu à peu, et je dois sortir de ma retraite rapidement pour reprendre mes affaires alors que le déluge s'installe peu à peu. Le jeune homme n'a même pas l'air surpris de me voir passer à toute vitesse, ni gêné, et il ouvre son parapluie transparent en grand et me proposant dans un anglais fluide étonnant de m'y abriter, je n'hésite pas. L'eau dégouline de partout, tombe des arbres et mouille peu à peu la serviette, comme si elle s'impregnait de sang, et le papillon noir disparait sous les rayures de pluie, on entend la douce monotonie de la pluie et l'on restait silencieux. Je ne savais pas quoi lui dire, comment exprimer, que, quoi qu'il pense, j'avais compris, et que je m'excusais de ne pas avoir saisi tout de suite, que, que, alors je lui ai raconté mon histoire, il ne m'a pas raconté la sienne, mais est reparti, peut-être, avec un sourir d'espoir, me laissant étrangement une photo qu'il a dit ne plus vouloir conserver et faire voyager maintenant.

Aujourd'hui encore à Fairbanks, sur mon bureau de travail, entre les cours et la musique, il y a cette image d'un enfant étranger qui sourit dans un parc de Tokyo et qui regarde aujourd'hui vers les sapins recouverts mélancoliquement de neige que l'on voit à travers ma fenêtre.           








ci-dessus, les fameux jizo à O'Hara (alentours de Kyôto) et en-dessous au Kiyomizu dera.


Publié dans art japonais ancien

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