Hokusai - l'affolé de son art - musée Guimet à Paris

Publié le par Paul B.



Jusqu'au 04 août, vous pouvez, non sans vous armez d'une certaine patience, vous rendre au musée Guimet à Paris (métro Iéna sur la ligne 9) pour l'exposition sur Hokusai (1760-1849) ("les 36 vues du mont Fuji, les grandes fleurs etc.) intitulée "Hokusai, l'affolé de son art". Préparez vous à attendre, dehors, à attendre, à l'intérieur, et à vous bousculez un peu autour des estampes, du moins ce fut mon cas. Cette exposition de taille raisonnable, bien construite, comme l'a soulignée la critique, mérite le détour, et pourquoi pas suivre une visite guidée pour profiter au maximum des oeuvres et enseignements que les comissaires ont souhaité transmettre.

Quelques points, dans le désordre, qui m'ont personnellement intéressé :

- les surimonos d'Hokusai : j'ai enfin pu voir, en vrai, des "surimono", ces "estampes" considérées par leurs contemporains comme des oeuvres d'art (toutes les autres ne relevaient pas, alors, du domaine de l'art) que l'on s'échangeait dans les cercles de poètes et qui illustraient des poèmes. Ce sont des oeuvres de grandes valeurs dans la mesure où elles sont souvent recouvertes de poudre d'or et d'argent, elles sont gauffrées, c'est-à-dire que le papier est ondulé par des presses pour donner du relief, fourmillent de détails rehaussés de pigments précieux. On comprend qu'elles s'opposaient aux estampes commerciales imprimées par centaines.

- l'impact de l'art occidental sur l'estampe : il y a eut alors un intéressant mouvement de chassé-croisés avec l'occident, l'art de ce dernier influençant dans un premier temps les artistes de la génération d'Hokusai, puis, ceux-ci émerveillèrent l'europe des années 1860-1890 et plus. Hokusai en particulier s'est inspiré de la perspective occidentale et du cadrage : une des estampes de la série des 36 vues s'intitule clairement "vue de *** selon une perspective occidentale".

- impact des nouvelles techniques sur l'estampe : le début des années 1800 voit des progrès scientifiques de plus en plus immenses de l'Europe, et notamment les premières couleurs chimiques, qui permirent de démocratiser l'impression remplaçant les pigments naturels obtenus à partir des minéraux (lapis-lazuli par exemple). le "bleu de Prusse", le premier pigment artificiel (inventé par le père de Guimet d'ailleurs si mes souvenirs sont bons) eut un impact considérable en occident, mais aussi au Japon : c'est la mode du "bleu de prusse"; D'où la dominance de cette teinte dans les estampes de paysages d'Hokusai à partir des vues du mont fuji ("la vague" , les "cascades" etc.), ce pigment ouvre la possibilité de représenter la mer et le ciel par de vastes étendues bleutées, et à frais beaucoup plus intéressant qu'avant.

- les révolutions qu'apportent Hokusai à l'estampe : je ne connaissais pas bcp l'artiste avant, le confondant allègrement avec Hiroshige. Je crois comprendre qu'Hokusai a apporté des nouveautés radicales : le "bleu de prusse" et "la perspective occidentale" lui permet d'introduire le paysage (album sur le tokaido, les cascades etc.), à une époque de fin d'ère edo où la levée de certaines restrictions permet le développement chez la population japonaise d'une curiosité vis à vis de tout les sites importants du pays. Et puis, il y a plus tard la série des "Grandes fleurs", qui enthousiasmeront les peintres européens, et ne connurent pas le même succès au Japon : en rupture par rapport à une thématique chinoise de représentations de petites fleurs, souvent accompagnées d'oiseaux, Hokusai introduit des grands plans, poussant d'une certaine manière la technique à un "portrait de fleurs", tout comme il y a eut avant et en même temps, les portraits d'acteurs de kabuki et les courtisanes. Pour moi, la mise en situation de ces fleurs ou paysages comme personnages à part entière, relève d'une avancée esthétique forte.

Autres points intéressants : la nébuleuse qui permet en occident l'engouement du japonisme et explique les collections du musée Guimet, autour de Bing, Tadamasa, les Goncourt, Louis Gonse etc. ; les esquisses d'Hokusai et ses quelques peintures.

commentaires sur deux oeuvres :


Grandes fleurs, iris et sauterelle vers 1833-1834

Cette estampe est, selon moi, très importante (voir au-dessus concernant les grandes fleurs). J'ai appris à cette occasion que l'iris représentait souvent l'image du samouraï : par sa fleur elle-même, volontiers "orgeuilleuse", par ses feuilles, en forme de sabre. Ce qui permet de dégager une interprétation ou une évocation pour cette oeuvre : regardez comme la feuille centrale, véritablement élancée comme un katana, dépérit, comme mangée, non affutée, menacée par la sauterelle, on pourrait y voir l'image de la caste des samourais en dégénerescence, surtout à cette période de fin de shogunat. C'est une interprétation possible suggérée par la guide qu'on suivait, et à mon petit avis, c'est tout à fait ça.


le fuji bleu.

Estampe acquise récemment par le musée Guimet et assez rare. L'utilisation du bleu de Prusse témoigne de cet engouement évoqué plus haut pour cette couleur. Hokusai a fait éditer les 36 vues uniquement en nuances de bleu. Evidemment, c'est la version en bleu du "fuji rouge", ou "fuji sous un ciel d'orage". Autre intérêt de cette oeuvre : on voit l'influence de la "perspective linaire" : dans les premiers plans, les sapins (ou pins ?) sont représentés par des triangles noirs, en petite taille. Mine de rien c'est révolutionnaire pour l'art de l'estampe !
Bien loin de moi d'ailleurs toute idée de donner trop d'importance à l'influence de l'Occident sur l'estampe, il me paraît néanmoins fondamental d'insister sur cet aspect : les apports européens ont déclenché certaines des révolutions esthétiques de l'estampe, qui ne demandaient qu'à se produire, tout comme les navires de Perry ont servi de détonnateur à une situation pleine d'un potentiel de développement qui se concrétisait déjà.


sur l'expo au musée Guimet
sur les estampes : je conseille toujours "la magie des estampes japonaises" de Brigitte Koyama-Richard

jusqu'au 4 aout musée Guimet, au musée Guimet, profitez en pour les collections japonaises permanentes (et pour tout le musée tant que vous y êtes, mais c'est très grand :D)

photos (c) musée Guimet

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