Un Tatar au Japon - voyage en Asie, 1908-1910

Publié le par Paul B.



Un Tatar au Japon de Abdücherrechid Ibrahim, voyage en Asie de 1908 à 1910 aux éditions Actes Sud.

C'est en fouillant dans la boutique du musée du quai Branly à Paris que ce livre a été découvert. Personnellement je n'en avais jamais entendu parler alors qu'à sa sortie il aurait eu un certain écho. Actes Sud nous propose une version "synthétique" du récit de voyage au Japon entre 1908 et 1910 du tatar Abdürrechid Ibrahim, un responsable-intellectuel musulman politiquement actif qui s'intéressa à l'union des musulmans du monde et aux réformes des institutions vers la science et l'éducation. Son voyage est enclenché par l'histoire en marche : les événements en Russie de la révolution entraînèrent d'abord une courte période d'expression politique, notamment de la part des musulmans russes, puis avec le durcissement du régime, l'explusion des intellectuels minoritaires et la répression des minorités culturelles : Abdücherrid quitte alors, comme bcp, le pays pour Istanbul et l'empire ottoman, en plein démembrement et révolution jeune-turque,  sans passer par l'itinéraire le plus direct, mais après un long périple jusqu'au Japon, puis par les Indes et la Mecque jusque Istanbul. Il se met donc en route, guidé par les paroles du Coran "parcourez la terre", dans la perspective de propager l'islam et de découvrir un pays qu'il admire.

J'imagine que vous vous demandez pourquoi un tatar de Sibérie s'en va au Japon en 1908, alors qu'on a plutôt l'idée  d'interactions civilisation de l'islam-civilisation japonaise inexistantes du fait de l'éloignement des pays. En réalité, la guerre Russo-Japonaise de 1905-1905 (voir compléments, plus bas), relativement méconnue aujourd'hui en Occident, a apparemment eut un impact énorme sur les populations opprimées par la colonisation : première victoire, écrasante, d'une puissance non-occidentale sur une autre ; ampleur des moyens mis en oeuvre, dynamisme du Japon et développement ; le pays aurait acquis alors la valeur d'un symbole, et serait devenu un "modèle de développement" à absolument imiter, trouvant une résonance importante pour la population tatar asservie par la Russie, et pour les intellectuels proches d'un empire ottoman en cours de désagrégation et démantèlement par l'Europe, accusé d'avoir voulu s'élancer vers la civilisation européenne en perdant ses traditions, alors que le Japon semblait maintenir ferme sa culture. Le pays du soleil levant, en pleine expansion militaire pour lutter contre l'hégémonie européenne, cherche aussi de nouveaux alliés, et a peut-être souhaité se rapprocher des musulmans, présent en Chine, en Indonésie (colonnies hollandaises), et dans tout l'Asie, pour trouver un terrain d'entente pour lutter contre le grand ennemi qu'est l'Europe. D'un côté, fascination pour un progrès réussi, de l'autre côté, recherche de nouveaux partenaires dans le bassin asiatique : le voyage d'Abdücherrid prend toute sa logique, et, si ce dernier reste en fait relativement discret sur les véritables motivations de son départ, on peut penser qu'il a été invité par des nationnalistes japonais, ou qu'il avait déjà visité le pays 5 ou 6 ans avant, expliquant la popularité rencontré par lui là bas, selon lui, et le large spectre, impressionnant, de personnalités qu'il rencontre : hommes d'états (prince Ito, comte Okuma), rédacteurs de journaux, académiciens etc. nombreux symboles de cette fin d'ère Meiji.

Suivre ce personnage haut en couleur dans le Japon des ces années-là est vraiment intéressant : curieux, Abdücherrid parle avec tout le monde, tente de maîtriser le japonais, note les éléments culturels (pousse-pousse etc.), ne s'intéresse pas vraiment à l'art ou à la culture fondamentale, mais plutôt à la politique, à la société. La fascination de l'auteur pour le Japon est permanente : éthique collective, propreté et hygiène, développement, la scolarisation lui tient aussi bcp à coeur, mais surtout "éthique national" et, nationalisme donc. Sa démarche de prosélytisme est aussi savoureuse : il replace à chaque occasion des discours où il montre la proximité des musulmans et des japonais, développant l'installation d'une mosquée à Tokyo, rêvant de convertir le Japon, à des fins d'abord politiques pour l'union contre l'occident, concluant sa partie du voyage au japon par "même si la dimension politique domine au début, je suis certain que l'islam  s'y enracinera profondément et solidement [...]". Visiblement il n'y a pas eu de suite (je ne connais pas la proportion des pratiquants musulmans aujourd'hui au Japon, mais c'est très faible). Il est frappant aussi de voir, moins d'une cinquantaine d'années avant le mouvement de décolonisation, que toutes les idées sont déjà en place, "la civilisation est un masque pour oppresser", les missionnaires catholiques accusés de développer non pas tant les écoles que l'alcolisme chez la population pour obtenir des conversions. De là l'admiration pour le nationnalisme japonais ? En tout cas, il n'est peut être pas exagéré de dire que la combinaison d'une tradition de régime fort hérité du moyen-âge, et l'oppression européenne en Asie, on au final servit de détonnateur à la militarisation de l'état japonais jusqu'à leur participation à la seconde guerre mondiale.

je tire quelques extraits bien arbitraires mais bon :

[Abdücherrid quitte la Russie en embarquant à Vladivostock pour Tsuruga sur un bateau japonais]

"Le Hozan maru poursuivait sa route à la vitesse de douze noeuds; Sur le bateau, on ne pouvait distinguer voyageurs et marins; Semblables à des messieurs, les marins étaient tous en train de lire. Notre bateau s'était transofrmé en bibliothèque. Couchés sur des banquettes un peu partout dans le bateau, tous les passagers étaient en train de lire un livre ou un journal. seuls quelques travailleurs russes qui se rendaient en Amérique étaient allongés par terre sur le pont, faute de savoir lire. Les Japonais, eux, passaient tout leur temps à la lecture, même les cuisiners et les serveurs qui travaillaient au buffet. Quant au commandement, il venait de temps à autre demander aux voyageurs comment ils se portaient, en nous priant de le prévenir si qqch nous manquait.
C'est ainsi que notre bateau-bibliothèque navigua pendant une quarantaine d'heures. Nous fûmes traités si humainement, d'une manière tellement agréable qu'il est impossible d'en donner une description."

==> Abdücherrid est convaincu que l'aphabétisation et l'école sont clés du développement

[de Tsuruga il gagne Yokohama]


"Le train rapide nous emportait maintenant. J'étais émerveillé par la régularité du chemin de fer et  par la perfection des wagons, mais surtout par la vitesse du train. La politesse des voyageurs m'impressionnait. [...] si l'on était chez nous en Russie ou dans cette Europe civilisée, l'étranger serait dévisagé par tous, peut-être même insulté. Mais dans la civilisation orientale, l'humanité transparaît."

==> de nombreuses remarques qu'il fait sont encore valables aujourd'hui !! les trains, la propreté, le sens du service (puisque sur le bateau, on dépose les voyageurs gratuitement à quai contrairement aux autres compagnies non japonaises qui demandent un surplus), politesse et respect (sur le bateau, dans le train etc.), relations à l'autre.

[dès son arrivée à Yokohama, il note : ]
"Je me promenai toute la journée, mais ne rencontrai personne qui s'en étonnât. Alors que le comportement des japonais était étrange pour moi. Tout le monde était en mouvement. Les rues ressemblaient à des rivières d'hommes, le flot semblait incessant."

==> idem..; une des premières impressions du petit touriste^^

[impact de la guerre Russo-Japonaise :]

"d'après moi, l'existence des japonais signifie l'existence de tous les peuples orientaux. les progrès et l'élévation du Japon sont désirés par totu le monde oriental. Aujourd'hui, tout oriental sait qu'il existe à travers le japon. En particulier, c'est un article de foi pour nos musulmans. C'est pourquoi, en mon nom propre et au nom de tous les musulmans, je souhaite ardemment que nos frères japonais progressent et s'élèvent à un point que n'ont pu atteindre les européens. (vifs applaudissements)".

==> clairement les conséquences symboliques de cette guerre, qui préfigura par bien des égards la première guerre mondiale -voir plus bas-

[le flirt avec les nationalistes à Tokyo est patent, et on retrouve dans ces discours des "topics" de l'époque] :

"les Japonais progressent sur le plan de la race et de la science. [...] Si les Japonais parviennent ainsi à préserver un équilibre, leur nation progressant sur tous les plans ne pourra être détruite facilement.
Aujourd'hui, l'alphabétisation est générale. Ils ont complétement assimilé les sciences modernes; Se hisser encore plus haut, voilà l'idéal de cette nation.
Sans doute des penseurs superficiels peuvent-ils imaginer qu'une telle nation va bientôt s'effondrer. Mais si l'on juge d'une manière sérieuse et équitable, on arrivera à la conclusion que le Japon n'est pas près de chuter. Oui, certains auteurs disent que le progrès des Japonais est artificiel, comme une "décoration", qu'il est semblable à un décor de théâtre. Mais je crois qu'ils écrivent cela uniquement pour se consoler. Certains écrivains en Europe partagent les mêmes idées, mais il ne faut y voir que l'effet de la haine qu'ils éprouvent pour le progrès de l'Orieny. [...] Dans quatorze ans, les Japonais seront des soldats accomplis [soit vers 1920]. Dans vingt-ans, le pays tout entier sera en arme [ vers 1930]. [...]"

==> bien vu!! sans aucun doute proche des nationalistes japonais, Abducherrid réemploie nombre de leurs thèses ; bien qu'à l'époque l'idée de "race", n'a pas encore eu les conséquences qu'on lui connaît un demi-siècle après. Il faut noter cependant qu'il reste complètement un "humaniste", si l'on peut dire, attacher à découvrir les autres cultures et à favoriser l'éducation.

compléments (personnellement j'étais au courant de rien, déjà les tartares qui étaient musulmans je savais pas^^), vive wikipédia :

tatars (ou tartares) : "est un nom collectif donné à des
peuples turcs d'Europe orientale et d'Asie. La plupart des Tatars vivent au centre et au sud de la Russie, en Ukraine, en Bulgarie, en Chine, au Kazakhstan, en Roumanie, en Turquie, et en Ouzbékistan. On en dénombrait plus de huit millions à la fin du XXe siècle. La plupart des Tatars sont musulmans." (wikipédia)

Jeunes-turques : "Les Jeunes-Turcs (
turc: Jöntürk au singulier et Jöntürkler au pluriel) étaient un parti politique nationaliste révolutionnaire et réformateur ottoman, officiellement connu sous le nom de Comité Union et Progrès (CUP) [en turc Ittihat ve Terakki Cemiyeti], dont les chefs ont mené une rébellion contre le Sultan Abdülhamid II (renversé et exilé en 1909), planifié le génocide arménien et mis en œuvre la turquification de l'Anatolie." (wikipédia)

guerre russo-japonaise (1904-1905) : "

La Guerre russo-japonaise s'est déroulée du 8 février 1904 au 5 septembre 1905. Elle met aux prises la Russie impériale d'un côté, et l'Empire japonais de l'autre.

Sur le plan militaire, ce conflit préfigure les guerres du XXe siècle par sa durée (1 an et demi), par les forces engagées (sans doute plus de 2 millions d'hommes au total) et les pertes (156 000 morts, 280 000 blessés, 77 000 prisonniers) ainsi que par l'emploi des techniques les plus modernes de l'art de la guerre (logistique, lignes de communications et renseignements ; opérations combinées terrestres et maritimes ; durée de préparation des engagements)[1].

Sur le plan politique, l'affrontement trouve son origine dans une triple interaction :

  • l'opposition directe de deux impérialismes : japonais et russe. Ce dernier a pour objectif stratégique d'obtenir un accès permanent à l'Océan Pacifique.
  • la démarche propre de l'Empire japonais consistant :
    • d'abord à préserver son indépendance et ses intérêts face aux impérialismes européens de plus en plus présents dans la région depuis la seconde moitié du XIXe siècle
    • ensuite à s'affirmer et à se faire reconnaitre en tant que puissance régionale à part entière, c'est-à-dire comme un acteur développant sa propre stratégie impériale et coloniale à l'égal et à l'identique des autres." (wikipédia)

Pour conclure brièvement, si vous trouvez ce bouquin dans une média, bah empruntez-le, il se lit vite, et c'est très intéressant de suivre ce point de vue "non-occidental" dans un pays en plein développement ! et quelle personnalité, assez attachante ; cela reflète bien les "tensions" de l'époque, les thèses nationalistes. Traduction très bien faite et très bonne introduction. Lecture conseillée d'été :).

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Flo de Sendai 04/12/2008 03:19

Ah, je voudrais bien le lire, ce livre !!!