Léonard Foujita / Fujita Tsuguharu

Publié le par Paul B.


J'ai l'impression que l'on "redécouvre" en ce moment le peintre japonais Léonard Foujita (1886-1968) : une exposition récente en France à la maison de la culture du Japon (De Kuroda à Foujita - peintres japonais à paris), une autre en ce moment à Hokkaido. Quant à moi, j'en ai entendu parler car j'habite à deux pas de la chapelle qu'il fit construire à Reims une fois converti au catholicisme en 1959, ce petit chef d'oeuvre roman fera l'objet d'un prochain post, et s'il a longtemps été dans un état proche de "l'abandon" (peu ouvert, acceuil glacial, japonais en perdition pour la trouver), de grands efforts ont été fait pour rendre le lieu acceuillant. Une des caractéristiques de Foujita est sa longévité : né dans les années 1886 en pleine ère Meiji, il traverse tout le vingtième siècle, ses deux guerres mondiales, la crise du Japon militaire jusqu'à la société de consommation des années 1960 ; son oeuvre s'étale, prolifique, sur toute cette plage temporelle, rendant peut-être difficile une compréhension synthétique. Durant toute cette période, on observe une oscillation permanente de l'artiste entre la culture japonaise et la culture française, "errant" souvent entre Paris et Tokyo, apportant dans sa palette les dimensions esthétiques japonaises ou au contraire tendant vers la France. Il y a presque comme qqch du déchirement entre les deux, ou l'impossibilité d'une conciliation, peut-être. A la "somme" de son oeuvre, son caractère "double", il y a aussi derrière le "personnage", la personnalité de Foujita, très haute en couleur, et relativement "insaisissable", comme son oeuvre. Sa multiplicité : les facettes "mondaines", le goût de la sociabilité, les différents plans de sa vie affective -4 épouses, bcp de maîtresse et d'amants sans doute-, mais aussi dans sa jeunesse, l'ambition ?, et certains "mystères" ou "non-dit" qui entourent certains aspects.

Si l'on suit un fil chronologique : il naît dans une famille noble d'un père général et médecin de l'armée impériale et perd sa mère très jeune. Elevé dans un milieu féminin qui semble marquer durablement sa personnalité, il se tourne vers la peinture, et est encouragé par son père dans cette voie (étrange pour l'époque je trouve ? surtout au Japon ?). Il a très vraisemblablement très tôt le sentiment d'être doué en peinture, suit des études avec Kuroda, apprend le français, se développant très vite chez lui le souhait de partir à Paris rejoindre son bouillement intellectuel.


Après avoir eut son diplôme avec le tableau ci-dessus, un autoportrait où l'on ressent toute "l'ambition" du jeune homme, il part du Japon et arrive à Paris en 1913. J'ai l'impression qu'il met du temps à trouver son propre style dans les premières années françaises, marquées par la guerre et ses difficultés, sa relation avec un autre japonais Kawashima (de là, son habillement grec et sa coupe de coiffure), son excentricité permanente, relevant du "phénomène" vestimentaire (il confectionne souvent ses propres vêtements et dessinera plus tard une ou deux lignes d'habillement), de la "mise en scène" sur de nombreuses photos de l'époque. C'est surtout après 1918 et dans les années 20, avec la reprise économique et les années folles que connaît Montparnasse que son style, et sa popularité, décolle. A Montparnasse, il se lie d'amitié avec les grands artistes de l'école de Paris et d'autres : Modigliani et Jeanne Hébuterne, Soutine, Zadkine, il rencontre très tôt Picasso qui sera très attentif à son oeuvre, Pacsin, Derain, Chagall etc. Il rencontre la peintre Fernande Barrey et l'épouse très rapidement. Il met au point une technique complexe pour peindre un fond blanc qui lui permet quand même d'utiliser ensuite l'encre de Chine (ne me demandez pas de détails, c'est une question d'huile et d'eau normalement incompatibles, mais son fond absorbe rapidement l'eau de l'encre) : il trace ses personnages le long d'un fin trait, non sans rappeler les estampes. Le succès s'amplifie tout au long des années 20 puis 30 avec les portraits, les femmes, les chats, le voyage "triomphale", en Amérique Latine.


comme une originalité... foujita a la plage, avec son crayon de mine géant et son pantalon à carreaux, il y eut plus excentrique : les justaucorps roses et ailes en carton par exemple.

Il revient en 1933 au Japon (avec une nouvelle compagne, Mady, qui décédera un peu plus tard dans des conditions mystérieuses) et y est acceuillit comme une vedette, sa réputation l'ayant précédé. Etrange finalement qu'il revienne vers un pays, qui, dans sa jeunesse et son excentricité des années 1910-1920 lui semble complétement différent. Exposé dans la galerie Nichido, il contribue indirectement à lancer tous les peintres "à l'occidental" de cette époque, il réalise de nombreux grands décors pour des magasins ou des particuliers. Les experts qualifient toute la période des années 20 à 30 comme celle de la maturité artistique.


la maturité artistique : oeuvres de 1926-1927 au musée Bridgestone à Tokyo que j'ai pu voir "en vrai"



 Puis vient la marche forcée vers la guerre, le déclin du marché de l'art à cause de la mise en place de l'économie de guerre, il revient à Paris en 1939, là encore, les raisons de ce retour restent un peu floues, peut-être pas simplement "économiques". Comme en 1913, il arrive en France à un moment peu opportun : rapidement devant les avancées allemandes de 39-40 il quitte le pays sur le dernier navire à destination du japon. De retour à Tokyo, commence une période "trouble" ou "sombre", puisqu'il devient peintre de guerre pour l'Etat : tombe-t'il dans un "piège" de la part du régime qui lui propose ce poste sans qu'il puisse refuser du fait du statut de son père (général) ou est-ce plus trouble ? je ne sais pas trop à vrai dire. L'oeuvre de "guerre" est importante, et, pour le moment pour moi, méconnue : champs de batailles où les soldats gisent, portraits de soldats et de militaires. Il semble qu'il ait été très "surveillé" par les généraux et qu'il ait voulu s'attacher aux destins des simples soldats. Quoi qu'il se soit passé, la fin de la guerre est tout aussi marécageuse : réfugié dans la campagne loin de Tokyo et ses bombardements, il vit "caché" avec sa nouvelle compagne (Kimiyo) jusqu'à ce que les américains viennent l'informer que la guerre est finie. De retour dans la capitale, son atelier a été dévasté par les bombes et il subit des critiques fortes pour son "militarisme" de la part des peintres qui longtemps aussi ont été "jaloux" de son succès. On croit comprendre que cela le contraint à quitte le japon en 1949 pour revenir vers Paris, non sans difficulté pour l'obtention des visas, la France ne souhaitant guère voir revenir un ancien "ennemi" et la controverse fait la une des journaux.



une des peintures de guerre : la charge suicide d'Attu


oeuvre de l'après-guerre parmi la dizaine de chefs d'oeuvre qu'il a peint alors, peu après le retour à paris

Foujita a maintenant 63 ans, il ne reviendra jamais au Japon; le Paris qu'il revoit est bien loin de l'âge d'or de Montparnasse, New York va rapidement devenir la Mecque de l'art contemporain. Son oeuvre ne s'achève pas là, au contraire, elle renoue avec la couleur, aborde les visages d'enfants. Selon certains experts cependant, le peintre ne se relève jamais de la guerre et de cette séparation "définitive" avec ses racines : sans les apports du pays du soleil levant, son oeuvre semblerait condamner à tourner en rond, autour des visages d'enfants, vierges et madones plus tard, la vieillesse menace aussi (myopie et plus tard cancer). Personnellement, j'aime aussi toute la dernière partie de sa production, mais je n'y connais pas grand-chose. Le "déchirement" ? avec les origines se poursuit : en 1955 il devient français, ainsi que sa femme Kimiyo, se convertit au catholicisme en 1959 après une "illumination" mystique dans la basilique Saint-Rémi à Reims, pusi entreprend sa dernière oeuvre qui l'épuisera : la construction et la décoration de la chapelle notre-dame de la paix à Reims, sur un terrain des champagnes Mumm dont le directeur Réné lalou était devenu un de ses grands amis. Nous reviendrons dessus sur un autre post. A l'heure du pop-art, des hippies, du psychédélisme, Foujita qui continuait à peindre ses scènes religieuses d'un autre âge s'éteint. Sa dépouille suit un parcours complexe selon les volontés de sa veuve : d'abord inhumé à Reims, puis à Villiers-le-Bâche où il avait une résidence, il est revenu à Reims en 2003, j'ai d'ailleurs alors assisté, sans le savoir, au transfert des cendres : si ma mémoire ne déforme pas tout, c'était un petit matin un peu chaud et lumineux, une délégation japonaise habillé en noir, pas plus d'une dizaine de personne, et deux ou trois voitures.


un des exemples des multiples femmes-enfants, enfants ou vierge ou enfant jésus ?

restent quelques zones d'ombre : ce qu'il s'est passé dans la guerre ? pourquoi cette conversion tardive ? pourquoi cette abondon de la nationnalité, et de la religion ? est-ce que son oeuvre a t'elle réellement atteint la maturité qu'elle aurait pu avoir compte tenu du talent initial ? pourquoi une sorte "d'oubli" assez rapide ? (le connaissiez-vous avant ?) pourquoi cette impression, même à force de consulter ouvrages et catalogues, que son oeuvre et lui-même, nous échappe toujours un peu ?

Etrange aussi, que l'évolution de son nom, de l'instabilité, encore actuel de son nom : Tsuguharu Fujita, puis Foujita pour ses amis français (transcription licite à l'époque, on disait hokousai, outamaro je rappelle), Tsuguharu Foujita, puis sur la fin de sa vie Léonard Foujita (prénom de baptême en référence à Léonard de Vinci qu'il admirait), et finalement, sur sa tombe dans la chapelle, on peut lire : Léonard Tsougouharou Foujita. Au Japon, point de léonard, mais son nom d'origine japonaise, en France, je le connaissais d'abord sous le nom léonard Foujita, mais la mode actuelle semble lui retirer ce prénom pour replacer Tsuguharu, mais sans les "ou". Un peu comme un fil rouge d'un certain déchirement.

Un prochain post donc sur cette chapelle, très japonaise aussi à mon avis. A bientôt pour ces brèves culturelles en guise de postface !


bibliographie : dans l'état de mes connaissances, je peux juste vous renvoyer sur cet ouvrage : Foujita, Inédits. de Sylvie Buisson. les photos en sont extraits.
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Commenter cet article

lala 02/11/2010 07:54


Un article très intéressant,qui sert de bonne introduction au peintre.
Merci!


Paul B. 07/12/2008 12:32

mais de rien, à vous de faire partager ces découvertes :) et de Sendai, c'est plus facile que de France pour aller voir cette peinture au musée bridgestone (si elle y est encore exposée !) !

Flo de Sendai 04/12/2008 03:16

J'adore le peinture avec le petit chat et l'oiseau qui s'envole....merci de me l'avoir fait decouvrir !